ARTÍCULOS | Las mujeres y el amor
Les femmes et l'amour, entre semblant et sinthome
por Silvia Elena Tendlarz

« Nous sommes faits de l'étoffe de nos symptômes »[1], affirme Jacques-Alain Miller dans sa Conférence au Teatro Coliseo de Buenos Aires, en avril 2008, paraphrasant Shakespeare qui disait: « Nous sommes faits de la même étoffe que nos songes ». [2] Il précise alors : « On peut être le symptôme d'un autre, ou de plusieurs autres », et il nous met au défi d'élaborer un savoir sur la manière dont nos corps se positionnent par rapport aux autres corps, selon le sinthome et à partir du semblant. Ainsi le couple semblant-sinthome constitue un axe central pour examiner la relation entre partenaires et ponctue, dans l'élaboration de Lacan, deux temps fondamentaux relatifs aux femmes et à l'amour. Le premier temps est caractérisé par le phallus comme météore, le semblant par excellence qui polarise la relation entre les sexes. La théorisation de Lacan sur le semblant le présente comme primat du symbolique sur l'imaginaire en opposition avec le réel, et cette perspective détermine son abord de la sexualité féminine et de l'amour durant les années cinquante. La charnière, le point d'inflexion se produit avec la conceptualisation de l'objet a, objet cause du désir d'abord et plus-de-jouir ensuite. Le semblant du Nom-du-Père se relativise et, en même temps qu'il se pluralise, le phallus, réserve opératoire de jouissance, rejoint la place prépondérante que prend l'objet a dans la théorie lacanienne. La dissymétrie entre les sexes et les pantomimes de la vie amoureuse sont examinées par Lacan sous cet éclairage dans les années soixante, en particulier dans le Séminaire X, L'angoisse. Dans un second temps, avec l'au-delà du Père et la pluralisation des jouissances, l'objet a, défini comme semblant dans le Séminaire XX, Encore, permet que le sinthome devienne le concept fondamental pour étudier la relation avec le partenaire. Contrairement à la négativité du désir, nous nous confrontons à la positivité de la jouissance qui loge le sinthome. L'homologation des trois registres – imaginaire, symbolique, réel –, à la différence de la jouissance, introduit de nouvelles perspectives qui doivent être examinées au regard de la relation entre semblant et sinthome.

La dissymétrie phallique et ses semblants

De bonne heure, et de la meilleure manière freudienne, Lacan analyse la vie amoureuse en pointant ses désengagements, ses errances, ses égarements, le malentendu fondamental que prennent ses habillages et ses semblants dans la psychopathologie de la vie amoureuse. La clinique des « rapports entre les sexes »[3], conformément au terme utilisé par Lacan dans les années cinquante, est orientée par le phallus dans les jeux de semblants, en tant que le phallus lui-même est un semblant. L'être et l'avoir impliqués incluent le paraître dans la relation sexuelle, de par l'opération du signifiant phallique. Protéger l'avoir, chercher à être, masquer le manque, paraître être, construire un avoir, sont des semblants qui entretiennent la relation entre les sexes. J.-A. Miller, dans son cours « De la nature des semblants », dit ceci: « Il ne faut pas croire qu'être le phallus puisse avoir un autre sens que celui d'être le semblant, et qu'avoir le phallus soit autre chose qu'avoir le semblant.».[4]

L'être s'inscrit du côté du semblant; les deux s'opposent au réel et, en même temps, la condensation lacanienne de parêtre (paraître et être), montre comment l'être ne s'oppose pas au paraître mais se confond avec lui. La logique de la sexuation est traversée par le parêtre, en particulier chez les femmes. Bien plus, comme le précise J.-A. Miller au dos du Séminaire XVIII, D'un discours qui ne serait pas du semblant: « Dans l'ordre sexuel, il ne suffit pas d'être, il faut encore paraître »[5] . Quand Lacan formalise le phallus comme signifiant du désir, il rappelle son lieu essentiel dans les « Mystères » de l'Antiquité puisque, comme objet, il occupait un lieu essentiel, entouré des voiles qui étaient levés au cours de l'initiation. Le phallus lui-même comme semblant est un voile qui masque, dissimule la castration. Ce qu'il en est de la relation entre le phallus et le voile est illustré par Lacan à partir du commentaire du tableau de Zucchi nommé Psiche sorprende Amor [6] . Quand Psyché lève la lampe sur Eros pour connaître l'amant nocturne qu'elle n'avait encore jamais vu, un vase de fleurs dissimule le phallus d'Eros. Le voile que constituent les fleurs fait du phallus un signifiant: le corps de Psyché apparaît alors comme l'image phallique présente dans le tableau. A partir du phallus comme signifiant du désir, Lacan signale une dissymétrie. Dans la vie amoureuse des femmes, il y a une convergence de l'amour et du désir sur le même objet. Par contre, chez l'homme, il y a une tendance centrifuge, une divergence dans la relation à l'objet d'amour et du désir. La particularité de l'amour chez les femmes est que pour elles prédomine le « se faire » aimer et désirer. Lacan dit : « C'est pour ce qu'elle n'est pas qu'elle entend être désirée en même temps qu'aimée »[7]. Se faire aimer a une racine freudienne : la peur de la perte d'amour opère ici comme l'angoisse de castration chez l'homme. En se faisant aimer, la femme reçoit le phallus qui lui manque par la métaphore de l'amour venant de l'homme qui l'aime ; c'est une des trois issues au Penisneid féminin. A défaut d'être le phallus, l'objet désiré par la mère, le névrosé désire l'avoir ; il doit alors trouver une solution à son manque à être à travers l'avoir. Il y a, dans le premier temps de l'Œdipe, un passage de l'être à l'avoir qui est souligné par Lacan. Pour ce qui est de l'homme, ce passage lui cause des difficultés avec l'avoir. Même si l'identification virile avec le père fonctionne, il a des difficultés à savoir quoi faire avec ce qu'il a. Pour les femmes, du manque à être on passe au manque à avoir. La femme n'a pas le phallus, et pour autant elle ne l'est pas; il lui reste alors la solution de « paraître être ». Lacan présente trois solutions face au Penisneid: la mascarade féminine, la maternité et le rapport avec le partenaire. Le paraître être désigne la mascarade féminine. C'est la raison pour laquelle Lacan dit que lorsqu'un homme veut paraître viril, il se féminise parce que c'est un traitement du manque du côté du paraître être, du côté du semblant, et non pas du côté de l'avoir. Partant, la mascarade est féminine pour l'homme comme pour la femme : elle fémininise toujours. La mascarade féminine peut être abordée à partir des trois registres. Dans l'imaginaire, elle exprime les images qui se projettent sur le corps et a partie liée avec le narcissisme féminin. Dans le symbolique, elle traduit l'effet du discours sur le sujet dans son effort pour paraître être femme. Et dans le réel, elle se noue à une jouissance spécifique. Dans cette deuxième issue au Penisneid qu'est la maternité, le traitement du manque se fait au travers de l'avoir: l'enfant entre dans les équations symboliques et prend une valeur phallique. Les femmes trouvent au manque une troisième issue dans leur relation avec le partenaire, laquelle a deux modalités de fonctionnement: soit l'investissement phallique de l'amour; comme l'indique J.-A. Miller, c'est un traitement du manque par l' « être tenue »[8] et par l'organe de l'homme. Soit, dans la seconde option, par le biais du pénis du partenaire, la femme reçoit le phallus regretté dans la mesure où le pénis comme représentant prend valeur de fétiche.

Ce faisant, la convergence féminine comporte une certaine duplicité: son désir s'adresse au pénis du partenaire, alors que sa demande d'amour se tourne vers le manque de l'Autre. Il s'agit de se faire désirer mais en même temps, pour ce qui est du désir intervient aussi son désir du pénis, c'est-à-dire son désir du phallus, ce pourquoi elle se tourne vers l'organe de l'homme pour satisfaire son désir. En se faisant désirer elle fonctionne comme objet et reçoit le phallus à travers l'amour, mais en même temps, elle s'assure de la présence du pénis pour obtenir le phallus qui lui manque et répondre ainsi à son désir du phallus. La demande d'être le phallus rend les femmes plus dépendantes des signes d'amour de l'objet aimé et fait émerger la érotomaniaque que comporte le « se faire aimer », à la différence de la forme fétichiste de l'amour masculin. A qui s'adresse l'amour d'une femme? A l'incube idéal: le père mort ou l'amant châtré « qui pour la femme se cache derrière le voile pour y appeler son adoration » dit Lacan en 1960.[9] Elle vise le manque de l'Autre pour obtenir l'amour. La demande d'amour est en définitive une demande de castration. Dans la dialectique phallocentrique, la femme représente l'Autre radical et, dans cette perspective, la direction vers l'homme, le relais de l'homme -« l'homme sert ici de relais »[10]--permet à la femme d'être Autre pour elle-même comme elle l'est pour lui. La dialectique phallique versant homme se rattache à la trilogie freudienne qui traite de la psychologie de la vie amoureuse[11]. Freud affirme qu'avec le ravalement de la vie amoureuse, il y a, d'une part une femme idéalisée, celle qu'on aime, qui occupe la place de la mère et reste inaccessible sur le plan érotique, et d'autre part, il y a une autre femme rabaissée qui permet le désir et l'accomplissement sexuel. Il y a donc chez l'homme une divergence entre la femme qu'il peut aimer et celle qu'il peut désirer, dotée d'une valeur phallique. Même s'il existe une résolution au niveau de l'avoir, il y a le phallus comme semblant qui, bien que passé au signifiant, conserve sa référence au corps et au pénis réel. L'homme reste aux prises avec son dilemme, son désir du phallus lié à la castration de la mère, soit au phallus désiré par la mère. Au-delà de la dialectique phallique, dans la sexualité féminine, Lacan établit très tôt une jouissance féminine située hors du champ phallique, avant même qu'il ne l'ait formalisée en tant que telle. Quelques années plus tard, dans le Séminaire L'angoisse, à partir de sa formulation du phallus comme signifiant de la jouissance, Lacan indique que le désir de la femme est orienté par sa question sur sa jouissance. Le « devenir femme » prend ainsi sa spécificité en relation avec la jouissance, les femmes étant plus proches de la jouissance que les hommes car elles logent une jouissance énigmatique. La négativation du phallus à travers le complexe de castration est au centre du désir de l'homme; pour la femme, bien que ce soit aussi un nœud nécessaire, elle se trouve en relation avec le désir de l'Autre. Elle s'éprouve en mettant à l'épreuve. Dans son effort pour condescendre au fantasme de l'homme et provoquer son désir, elle dévoile la place qu'elle occupe pour lui: elle est a-levée, élevée au lieu de l'objet a, cause du désir. A partir du Séminaire XVIII, Lacan commence à étudier la particularité des positions féminine et masculine, en introduisant par la suite les formules de la sexuation. Son questionnement sur le jeu de semblants de la dialectique phallique ne disparaît pas, mais il prend une nouvelle signification à partir des éléments théoriques que Lacan introduit ensuite. Le phallus est alors défini comme « très proprement la jouissance sexuelle en tant qu'elle est coordonnée à un semblant, qu'elle est solidaire d'un semblant »[12] . La dissymétrie entre les sexes au regard du semblant, comme l'indique J.-A. Miller, rend l'homme esclave du semblant puisqu'il signifie l'homme comme tel. Par contre, chez la femme, dans la mesure où la jouissance féminine est pas-toute, elle ne se laisse pas attraper par ce semblant ; sa jouissance objecte à l'universel et la laisse plus proche du réel.

La distribution sexuée et le partenaire-sinthome

Les modes de jouir des êtres parlants déterminent leur répartition dans les positions sexuées, ainsi que les nuances dans la manière de nouer l'amour, le désir et la jouissance. Le partenairesymptôme est une façon de situer le partenaire en termes de jouissance, ce qui conduit à un nouvel abord de la vie amoureuse. Dans le Séminaire XXIII, Lacan affirme que pour tout homme une femme est un sinthome. Par contre, pour les femmes, il est nécessaire de trouver un autre nom pour dire ce qu'est un homme pour une femme. Ça peut être « une affliction pire qu'un symptôme », y compris « un ravage »[13] . Comme il n'existe pas de sinthome universel pour les deux sexes, cette absence d'équivalence l'amène à spécifier le sinthome en question, pour saisir sa singularité. « Il n'y a pas d'équivalence », dit Lacan, « c'est la seule chose, c'est le seul réduit où se supporte ce qu'on appelle le rapport sexuel chez le parlêtre … Ce rapport se lie d'un lien étroit au sinthome ». Il poursuit: « C'est désormais au sinthome que nous avons affaire dans le rapport sexuel lui-même, qui était tenu par Freud pour naturel, ce qui ne veut rien dire »[14] . Cela éclaire le paradoxe souligné par Lacan: « Il y a donc à la fois rapport sexuel et il n'y a pas rapport »[15] . Il y a rapport au sinthome dans la mesure où le rapport avec l'autre sexe est « supporté du sinthome », il n'y a pas rapport s'il y a équivalence sexuelle. La formule « il n'y a pas de rapport sexuel » implique qu'au niveau du réel, il y a seulement du semblant; il n'y a pas de rapport dans la mesure où le semblant consiste à faire croire qu'il y a quelque chose là où il n'y a rien. Qu'est-ce qui fait que deux sujets forment un couple? La jouissance pour soi, la jouissance de l'Un, étant donné son statut autoérotique, renvoie les amants à leur solitude. Le corps de l'Autre, du partenaire, reste inaccessible. L'homme reste tout seul avec son organe, la femme avec sa jouissance. La castration donne une possibilité de rencontre dans la mesure où la jouissance autiste est perdue et réapparaît sous la forme de l'objet a, plus-de-jouir, à travers le partenaire. De cette manière, la castration oblige à rencontrer le complément de jouissance dans l'Autre qui prend part à cette jouissance et lui donne la signification de la castration. La vérité de la castration est que pour jouir, il faut passer par l'Autre et lui céder une partie de sa jouissance. Ainsi, l'objet a est le partenaire au niveau de la jouissance. Lorsqu'un sujet se lie à un partenaire, il peut incarner son symptôme puisqu'il devient l'enveloppe de l'objet a. Le partenaire fondamental pour les deux sexes, dit J.-A. Miller dans son enseignement « L'Autre qui n'existe pas… »[16], c'est finalement celui qui sera capable de devenir son symptôme. J.-A. Miller, dans son cours du 4 juin 1997, présente le cas d'une femme qui se plaint de ce que son partenaire est particulièrement discourtois avec elle, au point d'en venir à l'injurier dans la vie quotidienne. Son entourage la pousse à le quitter. «Qu'est-ce qu'elle lui trouve ? », disent-ils perplexes. Devant une telle pression, elle décide de consulter. Il apparaît alors qu'elle va très bien et qu'elle prospère. Après l'injure, elle travaille, et jouit sexuellement. Sa jouissance se focalise sur le partenaire humiliant, comme un ravage qui la dégrade mais, à part cela, elle reste libre dans ses possibilités subjectives. En réalité, elle obtient avec l'injure une jouissance de la parole qui évoque le mépris de son propre père pour la féminité. Concernant le partenaire, le rabaissement est condition du désir. Concernant le sujet, l'Autre de l'injure commémore le symptôme du père, et le sujet trouve sa satisfaction dans son propre symptôme. Ainsi la relation entre l'un et l'autre s'établit à travers le symptôme, par résonance entre le sujet et l'Autre. Le non-rapport sexuel implique que les parlêtres fassent couple au niveau de la jouissance, et non du signifiant; à cet égard il est toujours symptomatique. J.-A. Miller se demande dans «Le partenaire symptôme»: « De quelle manière le parlêtre se sert-il de l'Autre, étant représenté par son corps, pour jouir ?» [17]Le terme de partenaire symptôme est symétrique au parlêtre, et ce couple se substitue au rapport constitué par le sujet barré et l'Autre. Entre l'homme et la femme, le symptôme est toujours là. Le symptôme du parlêtre implique un mode de jouir du corps de l'Autre : corps propre avec une dimension d'altérité, corps du prochain comme moyen de jouir du corps propre, et cela détermine la relation avec le partenaire-symptôme. Si chaque sujet vise l'Autre pour en extraire un plus-de-jouir, cela fonctionne de la même manière chez les hommes et chez les femmes; du côté féminin cependant vient s'ajouter un élément différent, la relation avec le manque dans l'Autre. Ce qui a des conséquences sur la vie amoureuse. Le partenaire en tant que personne est l'enveloppe d'un noyau de jouissance. En fin de compte, c'est « un moyen de jouissance ». Pour l'homme, une femme est toujours un objet a ; c'est un partenaire symptôme qui implique une jouissance limitée, circonscrite, qui répond à un modèle, un « divin détail ». La femme a elle aussi un rapport avec l'Autre barré, car elle connaît une certaine proximité avec un lieu qui n'a pas de limite, répondant à la logique de l'infini. Apparaît ainsi la dimension d'un homme qui devient « partenaire ravage », dans la mesure où il se trouve en S(A/). Chez les femmes, le mode de jouissance, dit J.-A. Miller, exige que le partenaire leur parle et qu'il les aime, dans la mesure où l'amour est étroitement lié à la jouissance. L'illimité de la jouissance détermine l'illimité de la demande d'amour, et permet que l'homme puisse fonctionner comme un ravage. Si la pulsion vaut bien pour les deux sexes, J.-A. Miller indique que du côté mâle, elle reste dominée par l'autoérotisme, y compris dans la relation avec l'Autre. Par contre, du côté féminin, la jouissance est davantage connectée à l'Autre, elle établit un rapport avec l'Autre et se montre plus indépendante de l'exigence pulsionnelle. La commune mesure phallique fait que l'homme cherche un juste équilibre. Par contre, chez la femme, on trouve l'excès, l'amour extatique, l'ouverture à l'Autre. L'être féminin incarne la différence: plutôt que l'Un, l'Autre. Côté homme, le désir passe par la jouissance, par le versant fétichiste dans le choix d'objet. Par contre, côté femme, le désir passe par l'amour qui comporte l'annulation de l'avoir de l'Autre et exprime le versant érotomaniaque. Dans la jouissance féminine comme jouissance supplémentaire, la jouissance se produit dans le corps sans arriver à faire un Tout. Ce n'est pas une unité, c'est Pas-Un. Le corps féminin est Autre, « l'altérité radicale » invoquée par Lacan dans les années cinquante. Le Pas-Un devient équivalent à l'Autre. Cela empêche le « un pour tous », l'universel. Ainsi, du côté masculin on rencontre le Un, et du côté féminin l'Autre, le Pas-Un. L'amour pour les femmes implique essentiellement la demande d'amour. En tant que la position féminine comporte le pas-tout, elle est « pas-toute », dit Lacan, et cette demande possède un caractère absolu, potentiellement infini. Dans la mesure où le partenaire se situe du côté de S(A) barré, le retour inversé de cette demande illimitée est dévastatrice. « Le ravage, dit J.-A. Miller, est l'autre face de l'amour » [18] : c'est le retour de la demande d'amour indexée d'infini. A la différence du symptôme bien localisé côté masculin, côté féminin la structure du pas-tout fait que la réponse du partenaire, ou sa non-réponse, peut être vécue comme un ravage. Cette approche nous laisse loin des mythologies se rapportant au prétendu masochisme féminin, mythologies tellement appréciées des post-freudiens. Par amour, les femmes franchissent la limite phallique, qui convoque une jouissance supplémentaire et ce faisant, elles jouissent de la demande d'amour, relancent leur jouissance et restent prisonnières dans le circuit qui les rabaisse.

E. Laurent[19] a montré comment l'amour du père, qui n'est en aucune façon le père de la réalité, est une fonction qui chez les femmes s'apparente au mythe de Janus aux deux visages : certes, il fixe une limite mais, à l'opposé, il avalise la relance de la jouissance propre à la femme ; au cœur de cette jouissance nous trouvons «l'amour du père», qui relance la demande d'amour, mais qui est aussi celui à qui on demande l'amour. Ainsi, chez les femmes, le père et la jouissance restent articulés sans possibilité de construire un universel, mais en barrant la position féminine d'un « pas-toute au père » même si elles cherchent par amour à « être l'unique ».

Pour conclure, quelle relation le partenaire comme sinthome garde-t-il avec l'amour? J.-A. Miller montre la différence entre le symptôme autoérotique qui est fixation de jouissance, et l'ouverture à l'Autre qu'implique l'amour. L'amour est ce qui différencie le partenaire d'un pur symptôme, « c'est une fonction qui propulse le symptôme au dehors », indique J.-A. Miller. Mais, en même temps, « le partenaire est aussi un semblant dont le réel est le symptôme du sujet »[20]. La cristallisation de l'amour fait du corps de l'autre le partenaire-symptôme, et en fait un sinthome. Ce couple libidinal touche la singularité de chacun; il noue l'amour, le désir et la jouissance en accord avec les positions sexuelles. Partenaire-symptôme, entre semblant et sinthome? Il s'agit en définitive de parier sur l'invention que peut introduire la contingence de la rencontre dans le cadre amoureux.

* Publicado en Papers 2, Boletín electrónico de la Escuela Una, 2009
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NOTAS

  1. Miller J.-A., « Conférence au Teatro Coliseo à Buenos Aires », le 26 avril 2008, La Cause freudienne, n°70, Seuil, Paris, p.110.
  2. Shakespeare W., « La tempête », acte IV, scène I, (Oeuvres complètes, t. II, Paris, La Pléiade, Gallimard, Paris, 1959, p. 1515
  3. Lacan J.,« La signification du phallus », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 694.
  4. Miller J.-A., L'orientation lacanienne, « La nature des semblants » (1991-92), enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de Paris VIII, séance du 5 février 1992, inédit. Miller J.-A., L'orientation lacanienne, « La nature des semblants » (1991-92), enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de Paris VIII, séance du 5 février 1992, inédit.
  5. Miller J.-A., 4ème de couverture du Séminaire, Livre XVIII, D'un discours qui ne serait pas du semblant, Paris, Seuil, 2007.
  6. Titre en italien dans Le Séminaire, Livre VIII, Le transfert, Paris, Le Seuil, 1991 ,p.261,.on peut voir le tableau sur le site : http://galatea.univ-tlse2.fr/pictura/UtpicturaServeur/.
  7. Lacan J., Ecrits, op. cit., p. 694.
  8. Miller J.-A., « La nature des semblants », op. cit. séance du 5 février 1992.
  9. Lacan J., Ecrits, op. cit., p. 733.
  10. Lacan J., Ecrits, op. cit., p. 732
  11. Freud S., La vie sexuelle, PUF, 1977, chap. IV.
  12. Lacan J., Le Séminaire, Livre XVIII, op.cit. p. 34.
  13. Ibid., pp. 101 et 102.
  14. Ibid, p. 101.
  15. Ibid, p. 101.
  16. Miller J.-A., L'orientation lacanienne, « L'Autre qui n'existe pas et ses comités d'éthique » (1996-97), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de Paris VIII, séance du 4 juin 1997, inédit.
  17. Miller J.-A., L'orientation lacanienne, «Le partenaire symptôme» (1997-98), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de Paris VIII, séance du 18 mars 1998, inédit.
  18. Ibid, séance du 18 mars 1998.
  19. Laurent E., Miller J.-A., « L'Autre qui n'existe pas et ses comités d'éthique », op.cit , 4 juin 1997.
  20. Problemas de pareja, cinco modelos» (2001), en AA. V.V., La pareja y el amor, Paidós, Buenos Aires, 2003.